Pour les Témoins de Jéhovah, les paramètres sémantiques de σταυρος ne se réfèrent qu’à « poteau » dans le dialecte grec parlé par les premiers Chrétiens. Les phrases suivantes glanées dans leur littérature expriment bien leurs idées :

Le mot stauros en grec classique comme en grec koïnê n’emporte jamais l’idée d’une « croix » faite de deux pièces de bois. Il signifie exclusivement un poteau vertical, un pieu ou un piquet. (8)
Les rédacteurs divinement inspirés des Ecritures Grecques Chrétiennes écrivirent en grec commun (koïnê) et employèrent le mot stauros dans le même sens qu’en grec classique, c’est-à-dire pour désigner un simple poteau ou pièce sans traverse d’aucune sorte faisant un angle quelconque avec le poteau vertical. Il n’y a aucune preuve du contraire. (9)
En grec classique, ce terme [σταυρος] désignait simplement un poteau dressé, ou pieu. Plus tard, il en est venu à s’appliquer à un poteau d’exécution muni d’une barre transversale. (10)

Ces énoncés pour le moins péremptoires reflètent-ils avec exactitude le large éventail des significations de σταυρος ?

Etymologiquement, le mot stauros peut se définir comme « un objet qui tient ferme ». Il dérive de la racine proto-indo-européenne « sta » que nous retrouvons par exemple dans « stable » (du latin « stabilis », propre à la station verticale, qui se tient debout, ferme). (11) Σταυρος a tout d’abord été utilisé pour désigner une sorte de poteau ou de pieu pointu destiné à construire des palissades. On en retrouve les premières attestations dans l’Odyssée d’Homère : « A l’extérieur, il avait disposé tout autour des pieux [σταυρους] nombreux et serrés, coupés dans le coeur du chêne » (12) Pour information, Σκολοφ (skolof) était un synonyme de σταυρος, mais moins fréquent (13).

Les auteurs grecs employèrent σταυρος pour désigner un poteau ordinaire au cours de la période classique (du 8ème au 4ème siècle avant JC) et hellénistique (du 4ème siècle avant JC au 4ème siècle de notre ère). (14) Toutefois, au cours de cette période, la portée sémantique de σταυρος subit deux expansions significatives. La première eut lieu au cours des guerres grécoperses (499 - 479 avant JC). A la suite de ces conflits, les Grecs introduisirent dans leurs contrées le mode d’exécution perse qui consistait à clouer le criminel ou le prisonnier sur un poteau. Ce qui différenciait cette mise au poteau de l’empalement, c’est que la victime vivait encore lorsqu’on lui enfonçait les clous. (15)

De nos jours, les érudits utilisent le terme « crucifixion » pour désigner cette pratique, peu importe la forme de l’instrument utilisé. « Il semble que ce soit les Perses qui les premiers inventèrent ou se servirent de ce mode d’exécution. Ils procédèrent probablement ainsi afin de ne pas souiller la terre par le corps de la personne exécutée. Car chez eux, la terre était consacrée à Ormuzd. » (16)

Les Grecs désignèrent par σταυρος l’instrument en usage chez les Perses, bien que celui-ci ait des formes très variées. (17) Plus tard, Alexandre le Grand et d’autres généraux grecs utilisèrent le σταυρος perse, qui fut finalement adopté par les Phéniciens et par les Carthaginois. (18)

La deuxième expansion sémantique eut probablement lieu aux alentours du 2ème siècle de notre ère ou peu de temps après. Au cours des guerres puniques (264-146 avant JC), les Romains firent connaissance de la version perse de la crucifixion et, très vite, s’en approprièrent comme peine capitale pour les esclaves. S’écartant du but poursuivi par les Perses, les Romains convertirent le poteau en une brutale machine de torture. Ils lui ajoutèrent une deuxième pièce de bois appelée patibulum, ainsi qu’un sedile d’épines sur lequel la victime pesait de tout son poids. (19) Avant l’invention de la mise en croix, les Romains se servaient du patibulum pour humilier les esclaves condamnés qui marchaient vers le lieu de leur exécution. Cette ancienne pratique est décrite par Dionysios d’Halicarnasse (1er siècle avant JC) :

Un citoyen romain bien connu ayant ordonné la mise à mort de l’un de ses esclaves, le livra aux autres esclaves pour être conduit au loin. Afin que tous soient témoins de sa condamnation, il les enjoignit de le traîner à travers le Forum et dans tous les endroits importants de la ville, tandis qu’ils le battaient de verges, le mettant en tête de la procession que les Romains faisaient à cette époque en l’honneur de leur dieu. Les hommes ordonnèrent de conduire l’esclave vers son lieu d’exécution, ils lui étendirent les deux mains et les lièrent à une pièce de bois qui passait le long de sa poitrine et de ses épaules jusqu’à ses poignets. Tout en le suivant, ils se mirent à déchirer son corps nu avec des fouets. (20)

Il arrivait que le patibulum soit attaché à un chariot et l’esclave humilié était forcé de se comporter comme une bête de somme. Plutarque (46-120 de notre ère) raconte comment la scène se déroulait : « C’était un châtiment sévère pour l’esclave ayant commis une faute que d’être obligé de prendre une pièce de bois qui soutenait le timon d’un chariot et de la porter ainsi aux alentours. » (21)

Le type de crucifixion que subit Jésus et auquel adhère la majorité des Chrétiens vint à l’existence lorsque le supplice phénicien fut combiné avec le châtiment romain consistant à porter le patibulum. Non seulement, l’esclave dévoyé était puni en étant promené dans toute la ville, chargé du patibulum, mais ensuite il mourait en y étant suspendu. Comme nous le verrons plus loin, les écrits de Plaute (254-184 avant JC) prouvent que la crux compacta (poteau avec barre transversale horizontale) existait bien longtemps avant l’époque de Jésus. (22) On se servait encore de la crux simplex (poteau simple), mais principalement lors des exécutions de masse qui accompagnaient les campagnes militaires. (23)

Si la crux compacta apparut au second siècle avant Jésus-Christ, on peut dès lors poser une question pertinente : « A quel moment le mot σταυρος en vint-il à désigner un tel instrument ? » Il est intéressant de noter que la Société n’a jamais clairement abordé ce point. Elle s’est lancée dans de vagues déclarations comme celle-ci : « Plus tard, il en est venu à s’appliquer aussi à un poteau d’exécution muni d’une barre transversale. » (24) « … les significations primitives de ces termes (σταυρος et crux) furent élargis, par la suite, jusqu’à inclure la croix. » (25) De nombreuses publications de la Watchtower citent le lexique de W.E. Vine en mentionnant que ceci se passa « au milieu du 3ème siècle de notre ère » (26) De plus, le Réveillez-vous ! du 22 mars 1987 publia un article de Nicholas Kip qui laisse entendre que le changement de signification prit place aux jours de l’Empereur Constantin (312-337 de notre ère). (27)

Ainsi, la Société prétend (avec ambiguïté) que, jusqu’au début du 3ème siècle, la seule signification du mot σταυρος a été « poteau ». Les faits corroborent-ils cette déclaration ? Absolument pas ! Ainsi, les Témoins semblent ignorer ce qu’écrivit Artemidorus Daldianus, un devin païen fort célèbre au deuxième siècle de notre ère. Vers l’an 160, il composa un ouvrage d’interprétation des rêves, le Oneirocritica. Dans un passage de son livre (2, 53), il fit la remarque suivante :

« Etre crucifié est un signe de bonne augure pour tous les navigateurs. Car le σταυρος, comme un bateau, est fait de bois et de clous, et le mat d’un bateau ressemble à un σταυρος » (28)

Le mat d’un navire consistait en un grand poteau qui s’élevait du pont et qui était muni d’une barre transversale, la vergue. En fait, le mot latin pour « vergue », antenna, désignait couramment le patibulum. (29) Des gravures rupestres datant de cette époque révèlent en effet que le mat d’un navire ressemblait à une croix traditionnelle. (30)

Le satiriste Lucien (117-180 après JC) était d’ailleurs plus explicite. Dans son essai humoristique « Procès à la cour des voyelles », la lettre grecque Tau (qui avait une très mauvaise réputation) fut accusée de meurtre :

Les hommes gémissent, se désolent, et maudissent souvent Cadmus lui-même d'avoir introduit le Tau dans la famille des lettres. Ils disent que c'est à son image, que c'est à l'imitation de sa figure que les tyrans ont fait tailler le bois sur lequel ils les mettent en croix. C'est de lui, en effet, qu'on a donné ce nom sinistre à cette lugubre invention. Or, pour tous ces forfaits, de combien de maux le jugez-vous digne ? Quant à moi, je ne sais qu'un supplice qui puisse égaler ses crimes, c’est qu'il soit attaché à sa propre figure, puisque c'est sur lui que les hommes ont pris modèle pour fabriquer le σταυρος , et que c'est de lui qu'ils l'ont ainsi nommé. (31)

Mais ce n’est pas tout. Peu après avoir rédigé son Procès, Lucien composa le dialogue de Prométhée ou le Caucase. Curieusement, les Témoins estiment que cet écrit conforte leur croyance dans le fait que le mot σταυρος n’aurait d’autres sens que celui de « poteau ». Nous lisons dans la Traduction du Monde Nouveau de 1950 :

Sur un tel poteau ou pieu, la personne condamnée était liée, de la même façon que Prométhée, le héros populaire grec, est représenté lié sur un poteau ou stauros. Le terme grec qu’utilisa le dramaturge Eschyle pour décrire cette situation correspond à lier ou fixer sur un pieu ou sur un poteau, empaler, tandis que pour le même mot, l’auteur grec Lucien se servit du synonyme anastauroo. (32)

La révision de 1984 inclut cette citation de Lucien :

C’était sur un tel poteau ou pieu que la personne condamnée était liée, de la même façon que Prométhée, le héros populaire grec, est représenté lié sur les rochers. Alors que le terme grec qu’utilise le dramaturge Eschyle pour décrire cette situation signifie simplement lier ou attacher, l’auteur grec Lucien (Prometheus, I) se servit du synonyme anastauroo. (33)

Il est vrai que Lucien fit usage de ανασταυροω de la manière décrite par les Témoins : « Mais, si tu veux bien, attachons-le à une hauteur moyenne, ici, au-dessus de ce précipice … ». Cependant, la phrase suivante montre quel genre de σταυρος Lucien avait à l’esprit : « … les mains étendues, l’une sur ce rocher, l’autre sur celui qui est en face. » (34) Plus loin, Hermès s’adresse à Hephaestos et à Prométhée : « Est-ce que le Caucase ne vous semble pas assez grand pour qu’on y enchaîne encore deux malheureux ? Voyons, étends la main droite. Toi, Hephaestos, attache, cloue et frappe vigoureusement de ton marteau. Maintenant, donne l’autre main, afin qu’on l’attache aussi solidement. » (35) Au lieu de prouver la doctrine du « poteau de supplice », le Prométhée de Lucien démontre que σταυρος signifiait bien plus que « poteau » dans la langue grecque du deuxième siècle. La Watchtower est soit malhonnête, soit incroyablement aveugle en citant Lucien pour soutenir ses théories.

Des sources plus anciennes sont moins explicites quant à la forme du σταυρος. J’ai seulement trouvé deux auteurs du premier siècle qui font allusion à une croix. Tout comme Lucien décrivit Prométhée crucifié avec les bras étendus, Epictète (un philosophe du 1er siècle) parle de ceux qui se font masser comme « étendus tels des hommes qui ont été crucifiés. » (36) D’après Josèphe (37-95 après JC), les soldats romains qui avaient envahi la ville de Jérusalem crucifièrent les Juifs en les mettant dans « différentes positions. » (37) Comme une seule position n’était possible qu’avec la crux simplex, d’autres croix plus élaborées furent très probablement utilisées. De plus, de nombreux écrivains grecs contemporains de l’époque (y compris les évangélistes) ont décrit la punition qui consistait à porter le patibulum avant de subir la crucifixion. (38)

L’argument linguistique avancé par la Société est battu en brèche par un fait simple – à savoir que σταυρος était le seul vocable que possédaient les Grecs pour désigner la crucifixion romaine. Si, au premier siècle, σταυρος ne décrit pas une croix à traverse, on peut se demander quel autre mot le faisait. Les Grecs auraient dû avoir un mot correspondant à un instrument d’exécution fort répandu dans le monde romain. Cependant, ils n’en avaient d’autres que σταυρος.

L’histoire sémantique de σταυρος est donc beaucoup plus complexe que celle proposée par la Société. Des preuves documentaires démontrent que ce mot désignait une croix à barre transversale avant l’époque de Constantin et en toute vraisemblance au temps de Jésus et des apôtres. (39) Il est certain que la Société n’a guère été plus de l’avant dans ses recherches et qu’elle s’est limitée aux lexiques qu’elle possède.


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